Eyewitness Anne Thuot, about City Council Molenbeek

Anne Thuot est metteur en scène. Son oeuvre se caractérise par une recherche permanente de synthèse entre les différents éléments composant ses spectacles. Elle nous a assisté à une scéance publique dans la commune de Molenbeek.

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Aujourd’hui, le 3 juin 2014.
11 jours que j’ai assisté à Lecture For Every One en ouverture du Conseil Communal de Molenbeek,
le 23 mai 2014, 19h30.
Depuis j’ai comme une arête de poisson coincé dans la gorge, un goût amer
J’ai envie de crier
AAAAAAAAAAAAAAAAH
de dire :
STOP
et d’hurler :
« Toi membre du Conseil, élu donc, ne peux-tu pas lever les yeux de ton écran d’ordinateur pendant
15 min ? Et toi, autre membre de ce même conseil, ne peux-tu pas arrêter de te lécher les doigts
plein de mayonnaise et de frites ? Et toi, là, qui est assis au milieu, ne peux-tu pas cesser d’échanger
des sourires de complaisance avec tes collègues, l’air de dire : « T’inquiète pas on va bien les
avoir » ? Vous, tous réunis, ici, pouvez-vous écouter ? Ecouter cette jeune femme qui lit un texte ?
Cette jeune femme à vos côtés qui prend la parole, une parole autre, qui propose un échange ? Une
rencontre ? Un vivre ensemble pendant 15 min ? »

et de dire encore :
STOP STOP STOP
je vais hurler crier – votre incapacité de partage, à vous, représentants, me fait violence ; et le
corps de Mylène en pâture, là, exposé, comme la trace de la non communication dans laquelle nous
nous trouvons, l’air me manque – :
« Oui, la catastrophe c’est nous, elle n’est pas à l’extérieur elle est nous, nous dans nos
organes de gestion du collectif ; nous, dans la manière dont nous instrumentalisons
les rapports de force dans nos divers conseils où il n’est plus possible de laisser la
place à une parole autre, qui s’adresse à un autre niveau d’humanité, qui réunit. Le
seul mot d’ordre est : « ne pas être d’accord avec l’autre », celui du camp opposé, et
vouloir gagner, l’emporter. Les citoyens venus là pour se faire entendre rejoignent le
grand combat du « à qui parlera le plus fort ». Mylène reste là, au milieu, elle avance
dans sa lecture, dans sa proposition de rencontre, d’écoute commune. De regard aussi.
Elle est là, fragile, elle rappelle que peut-être nous pourrions essayer de laisser
tomber, je ne sais pas bien quoi, peut-être nos vieilles haines, nos certitudes ; nous
sommes tous dans le même bateau, non ? La cour de récréation est derrière nous, on
sait que tout n’est pas noir ou blanc, que la loi du « plus fort » n’est pas forcément un
bon calcul. Qu’il faut réinventer une manière de réfléchir, d’envisager la suite, le
temps d’après, et que peut-être on pourrait commencer par s’écouter. Qu’est-ce qu’on a
perdre ? Pourquoi avons nous tant besoin de spectacle ? De nous mettre en scène ?
Pour se sentir exister ? »
et j’ai à nouveau envie de crier :
- mais à ce moment là, j’ai le souffle coupé/ même plus un STOP sur mes lèvres ! -
je me dis en voyant ce que je vois : non ce n’est pas possible elle ne va pas oser, non
quand même ! Et oui Madame la Bourgmestre vous avez osé l’impensable, vous avez
envoyé votre assistante demander à Mylène de terminer sa lecture car les 15 minutes
étaient passées. Vous avez ouvert un gouffre, créer une faille. Et sans doute ce n’était
pas assez car vous avez demandé à votre assistante d’y retourner une seconde fois car
à présent, on était à 17 minutes de votre temps. Comment votre assistante a-t-elle pu
accepter de remplir ce rôle – parce que quand même vous avez conscience que ce
n’est pas « poli » alors vous déléguez ?

Aujourd’hui encore j’en ai le souffle coupé
Le souffle coupé par le manque de respect dont vous avez fait preuve Madame la Bourgmestre ; par
votre incapacité à créer un climat d’écoute pour la lecture que vous aviez décidé d’accueillir au sein
du Conseil Municipal – sans doute pensiez-vous que cette « manifestation » pouvait participer à
votre cote de popularité – ;
Le souffle coupé par l’incapacité d’un bon nombre de conseillers de se mettre à l’écoute, de se laisser
faire par ce qui venait de l’extérieur, par cette femme en train de lire un texte et qui proposait de
vivre un moment ensemble tout en étant chacun, avec soi-même, ses pensées ;
Le souffle coupé par une partie des citoyens présents qui, peu importe ce qui se disait, puisque
c’était dit par les autres, ceux d’en face, les politiques c’était de la foutaise, du n’importe quoi, une
matière à moquerie !
Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah !
Voilà ce que je voudrais dire, 11 jours plus tard.
Mais rien.
J’essaye encore.
Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah !

Toujours rien.
Je pourrai sombrer dans un gouffre profond
Me dire que le monde n’est qu’une grande mascarade
Des jeux de pouvoir sans fin
Mais je refuse.

Oui je refuse.
Et là je crie
Mais c’est un :
HIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII
ce son est fort et lugubre
c’est un rire
Oui Madame la Bourgmestre je ris
Tellement vous êtes ridicule
Et je me rends compte à quel point vous n’êtes qu’une marionnette !

Lecture For Every One a mis le doigt sur votre incapacité à recevoir, à accueillir, à inviter
l’extérieur, ce qui est différent. Mais l’humain par le corps de Mylène, sa voix, ses mots est entré au
coeur de votre arène pour en montrer le ridicule.
Et je suis heureuse d’avoir assisté à ce moment, à votre mise en absurdité !