Eyewitness Julien Bruneau, about BNP Paribas

Julien Bruneau est danseur, chorégraphe et artiste plasticien basé à Bruxelles. Sa recherche explore diverses intersections de la danse, du dessin et de la pensée verbale et s’intéresse à la circulation entre intériorité et collectivité. Julien a assisté à LFEO pendant une réunion à la banque BNP Paribas.

21052013_BNPParibasduring

Mylène délivre son texte debout. Elle se tient à l’une des extrémités de la longue table claire autour de laquelle nous sommes assis. J’appellerai ici Mylène l’  «  oratrice  ». Lorsque je suis tourné vers elle, mon regard est régulièrement appelé par un objet situé un peu au-delà d’elle, dans son dos et sur son côté droit. Il s’agit d’un de ces chevalets de réunion présentant de grandes feuilles, claires elle-aussi, où se notent des mots-clés et où s’esquissent des schémas pour les besoins d’un exposé ou d’un brainstorming. Un objet destiné à la discrétion lorsque, comme c’est le cas à présent, il n’est pas utilisé. Pourtant il s’inscrit dans mon attention en offrant à mon regard une page légèrement froissée. Les plis de la surface créent un relief incertain où la lumière zigzague en nuances douces. Le parallélisme attendu entre le bord du papier et celui du cadre du chevalet s’en trouve dérangé. Dans cet environnement où les longs couloirs droits, les vitres impeccables, la fine moquette et les portails électroniques font état d’un habitus qui m’est tant étranger qu’intimidant, les discrets plis affichés sur le chevalet me sont une invitation ombragée à goûter un havre de familiarité. J’ai pour ce chiffonné de la tendresse. Tendresse. Ce mot en appelle un autre, celui de «  soin  », qui me vient sans doute d’avoir entendu l’importance que lui donne l’oratrice. Le soir, seul dans ma cuisine, en rédigeant ces lignes, ces deux mots s’appellent mutuellement et s’augmente de leur affinité partagée. La tendresse que m’inspire le souvenir du papier froissé croît, et avec elle, le goût du soin à adresser à ses replis. Un soin qui ne consisterait pas à aplanir la page, à la restituer à une continuité lisse et sans accident. Au contraire, je froisserais et froisserais encore. Je ferais proliférer les plis, jusqu’à ce que ceux-ci soient brisés en de si petits segments que la surface de la feuille devienne un volume doux et malléable, dont la manipulation fait chanter un bruissement liquide pareil à celui que le vent provoque en forêt dans les arbres.

Je pense à un geste dont j’ai été témoin récemment, un geste qui m’a marqué et m’a surpris par un degré de délicatesse presque excessif. Mon fils, un enfant de trois ans, avait besoin de se moucher. Quelqu’un avait voulu lui donner un carré d’essuie-tout, mais avant de le lui tendre, il l’avait chiffonné deux fois, pour créer une usure qui rendrait le papier caressant. Dans mon souvenir, cette personne est devenue anonyme, elle s’est effacée. Mais son geste s’est transmis. Je me l’approprie ici en le transposant dans un registre imaginaire et avec le désir de prendre soin a posteriori d’une situation que j’ai vécue comme raide. Peut-être l’essentiel de Lecture for Everyone tient-il en une destinée similaire  : tant le contenu du texte que la performance de l’oratrice l’énonçant sont voués à être oubliés par ces «  chacun  » auquel le projet s’adresse. Restera un geste, s’il est transmis, s’il est maintenu vivant, s’il est accueilli et effectué par d’autres mains. Un geste qui pourrait être le même que celui que j’ai décrit déjà, celui, de froisser, de chiffonner. En éprouvant cette fois non pas la surface de papier mais celle du tissu social dont chaque point n’est plus lié à d’autres que par l’immédiate proximité sur un plan horizontal dès lors que l’action de plier peut mettre en contact n’importe quelle zone du tissu avec n’importe quelle autre. Un geste par lesquels sont mis en présence des éléments qui se croyaient à une distance indépassable les uns des autres. Un geste que Lecture for Everyone reprend certainement à d’autres, un geste qui s’il est suffisamment relayé peut rendre ce tissu de plus en plus souple.

/ / / / / /

Ce même papier, outre ses plis, présente trois cercles tracés au feutre noir, vraisemblablement à l’occasion d’une réunion précédente. L’un des cercles se trouve dans la moitié inférieure de la page, près de la zone la plus froissée, tandis que les deux autres sont situés dans la partie supérieure et sont en contact l’un avec l’autre. Leur contiguïté n’est pas établie en un seul point, comme ce serait le cas avec des cercles parfaits. Leur périmètre est légèrement écrasé pour s’adapter l’un à l’autre, s’offrir mutuellement une surface de contact plus importante. La configuration de ces trois éléments – l’un isolé, les deux autres associés – semblent être l’illustration minimaliste des tensions inhérentes à l’exercice du collectif. Ce dessin pourrait accueillir aussi bien la question de l’alliance et de l’exclusion, que celle de la fusion et de l’autonomie, ou encore celles de la communauté et de la solitude, de l’attirance et du rejet ou de l’adhésion et du refus.

Que sont ou qui sont ces éléments représentés sous forme d’ensembles mathématiques demeurés anonymes? Chacun des deux cercles en contact pourraient représenter respectivement l’oratrice et son public, le cercle du bas serait alors l’ensemble de ceux qui observent avec distance cette relation : Linda et moi-même. Ou bien c’est avec son texte comme partenaire distinct d’elle-même que l’oratrice forme les ensembles ajointés. Linda et moi rejoignons alors nos hôtes dans le cercle isolé, tous public. Cet élément solitaire pourrait être également moi-même en train d’écrire ces lignes. La performance dont mon témoignage est l’objet prendrait alors place dans l’un des cercles du haut et se trouverait doublé dans le cercle voisin par la page affichée sur le chevalet, page dont je me sers ici pour faire parler ce que j’ai vécu en assistant à la performance.

Mais ces trois éléments sont-ils peut-être plutôt les trois questions posées par l’oratrice au début du texte – à propos d’argent, de savoir et de force – ou les trois notions avec lesquelles elle le clôt – soin, liberté, pouvoir. Ce pourrait être encore l’illustration des anecdotes qui nous sont racontées. Nous aurions alors le chauffeur de taxi envisageant la relation dos-à-dos de ce qu’il considère être les deux issues possibles à toute éducation : “un enfant ou tu le grandis, ou tu l’étouffes.” Appliqué à la seconde histoire, le dessin proposerait de situer l’un par rapport à l’autre la femme, l’homme – chacun amoureux de l’autre – et les tapis persans.

La page pourrait encore se voir comme une annonce optimiste de ce que promet parfois la rencontre entre deux termes : la naissance d’un troisième. Ou, enfin, elle pourrait nous inviter à considérer l’étonnant phénomène de la division cellulaire par lequel le deux provient de l’unique, en une auto-reproduction qui crée des individus à la fois similaires et distincts. Un défi à notre compréhension de l’un et du groupe, un paradoxe à l’oeuvre au coeur de la vie biologique, tant à son origine, qu’à sa perpétuation ici, maintenant, dans mon corps, ou dans le vôtre.

/ / / / / /

Le local où nous sommes accueillis est d’un format oblong. Sur ses murs coure une frise faite d’un groupe de mots réparti en plusieurs lignes et répété sur la longueur. Les mots sont composés de lettres d’épaisseurs et de nuances de vert différentes. Je me souviens y avoir lu “stabilty”, “global” et “state-of-the-art” (= à la pointe de l’innovation). J’ai oublié les autres termes. Quelques chaises en plastique sont rangées au pied du mur qui me fait face. Elles sont vertes également, tout comme l’est le tissu des fauteuils confortables sur lesquels nous sommes tous assis, à l’exception de l’oratrice. Je relève peu de mouvements dans le groupe, je ne m’en autorise pas davantage. Ce que j’observe de l’attention générale reflète sans difficulté
mon propre état : concentré, compact. C’est ce que requiert de moi le texte et son énonciation, tous d’eux d’un degré de formalisme élaboré. Chaque mot, chaque intonation et chaque silence semblent précisément choisis et devoir compter dans ma réception. Mais si mon attitude est ramassée, économe de gestes et de spontanéité, ce n’est pas seulement parce que le caractère très écrit de la situation m’invite à ne pas “déranger”, c’est aussi parce qu’une certaine vigilance me semble nécessaire. Je ne sais en effet pas très bien à quoi m’en tenir quant à la relation qu’active l’oratrice. Les modes par lesquels elle s’adresse à ses spectateurs sont multiples, et alternent l’un avec l’autre de manière souvent abrupte. Je ne sais jamais si je peux m’installer dans l’écoute confortable d’un récit, si j’accompagne l’articulation progressive d’une pensée, ou si je serai subitement pris à parti par l’oratrice qui dirige sur moi son regard, me désigne de la main et me demande “qu’en penses-tu ?” en laissant un certain silence encadrer la question et la lester d’importance. Ce dernier mode d’adresse n’est que plus déstabilisant que d’être rhétorique : en effet, “ce que j’en pense” n’influera pas sur le cours de l’exposé, et je ne suis d’ailleurs pas invité à m’exprimer. En me mobilisant ainsi dans différentes directions, à travers différents types d’écoute et de participation, la performance m’amène à vivre une traversée cahotante. Je réalise à présent que la fantaisie par laquelle j’imaginais le plaisir ludique de froisser avec insistance du papier n’était peut-être pas qu’un remède à la raideur que m’avait communiquée l’environnement du bureau et de ses employés. Il pourrait y avoir là aussi le désir d’amortir les heurts du parcours qu’est le texte avec des feuilles chiffonnées comme celles des journaux par lesquels on protège les objets fragiles destinés à un déménagement.

Si j’ai choisi d’appeler Mylène, l’”oratrice”, c’est qu’à travers les procédés que je viens d’évoquer, en endossant le formalisme du texte, elle s’abstrait dans une fonction. “Le catalyseur” aurait pu être une autre façon de nommer celle-ci (et à défaut d’avoir un version féminine du mot “catalyseur”) En se dépersonnalisant par l’artifice de la performance, elle se fait l’agent par lequel un groupe est activé en tant que groupe conscient de lui-même, ses membres réagissent l’un à l’autre en tant que liés l’un par l’autre.

Dehors, sous la pluie, lorsque nous avons quitté la banque, Mylène, redevenue Mylène après avoir achevé sa tâche, m’indique que les réflexions dont je lui fais part sur l’aspect formel de sa prestation pourrait bien me fournir une piste autour de laquelle organiser mon témoignage.

/ / / / / /

La première partie du présent texte se nomme rêverie, le second cartographie et le dernier introspection.

J.B., jeudi 23 mai 2013